interview

« Près de la moitié des actifs du fonds générationnel des revenus du pétrole et du gaz seront investis hors du Sénégal»

Il faisait déjà parti de l’équipe qui a travaillé sur la stratégie du Fonsis et participe à exécuter cette stratégie, depuis cinq ans, en tant que directeur exécutif en charge du processus d’investissement, puis comme directeur général depuis avril 2019. Papa Demba Diallo est donc en terrain connu. Dans cet entretien, il nous explique l’orientation qu’il veut donner au Fonsis et livre des éléments d’informations de première main sur le fonds générationnel chargé de gérer les revenus du pétrole et du gaz dont la réflexion stratégique a été confiée au Fonsis.

Quelle orientation voulez-vous donner au Fonsis ?

Le Fonsis avait été créé pour promouvoir le rôle de l’Etat en tant qu’investisseur actif. Le processus de mise en place a été un vrai challenge, mais aujourd’hui la mayonnaise a pris. Là, nous sommes à une nouvelle étape, avec la phase 2 du Pse, et l’adaptation du Fonsis va être centrée sur quelques points. Le premier, c’est le renforcement du pilotage de nos filiales et de nos participations parce qu’en cinq ans, nous avons eu à faire un certain nombre d’investissements et donc à avoir des entreprises dans lesquelles nous sommes majoritaires et d’autres où nous avons une participation minoritaire. Il faut qu’on suive ces participations. Le deuxième axe, c’est la mise en place d’instruments adéquats pour accompagner les entreprises privées. Quand je parle d’instruments adéquats, c’est que nous avons des entreprises qui ont des besoins différents en termes de financement et d’accompagnement. Nous avons des fonds sectoriels (le fonds Saed qui investit dans l’agriculture au nord du Sénégal, le fonds bleu qui va investir dans le secteur de l’eau et l’assainissement) ou thématiques (dédiés aux Pme, à la promotion économique des femmes) que nous devons mettre en place pour répondre de manière efficace à des besoins de plus en plus nombreux et diversifiés. Nous sommes également en train de travailler avec le ministère de l’Eau et de l’assainissement pour structurer le fonds bleu qui sera d’à peu près 759 milliards de FCfa sur dix ans. Mais ce fonds ne constitue que 15% de l’ensemble des ressources allouées au secteur de l’eau et l’assainissement qui absorbe énormément de ressources.

Le Fonsis est également chargé du pilotage du Fonds générationnel des revenus du pétrole et du gaz. A quoi va ressembler ce fonds ?

Quand on créait le Fonsis, le Président de la République avait clairement spécifié que le Fonsis mettrait en place et gérerait le fonds générationnel qui doit recevoir une partie des recettes du pétrole et du gaz. Ce fonds aura une gouvernance, un comité d’investissement et une politique d’investissement propres. La politique d’investissement du fonds générationnel sera différente de celle du Fonsis. Les produits dans lesquels nous allons investir aussi. Même la géographie de nos investissements. Dans l’avenir, pour le fonds stratégique, nous devrons consacrer au maximum 25% de nos actifs hors du Sénégal (actuellement c’est 100% au Sénégal). Pour le fonds générationnel nous mettront près de la moitié de nos actifs hors du Sénégal, parce qu’il faut intégrer le ‘’risque Sénégal’’ dans la gestion de risque portefeuille pour que si, en un moment donné, les investissements sont moins rentables au Sénégal, qu’on puisse rentabiliser nos investissements ailleurs. Tous les fonds d’investissement au niveau mondial ont une gestion extrêmement prudente et une politique d’investissement diversifiée. Tout ceci pour dire que la mise en place de ce fonds générationnel, c’est un vrai travail. Nous avons commencé ce travail-là qui passe par une mise à jour de la loi ayant créé le Fonsis. Ce qui devrait être fait dès que la loi sur la répartition des revenus du pétrole et du gaz aura été votée par l’Assemblée nationale.

Ce fonds générationnel sera calqué sur quel modèle ?

Le Fonsis a été admis au forum international des fonds souverains qui regroupe les 32 fonds d’investissement conformes aux principes de Santiago, lors de l’assemblée annuelle qui s’est tenue en Alaska (Etat-Unis) au mois de septembre. Cela nous a permis de rencontrer et d’avoir des séances de travail très poussées avec différents fonds d’investissement dont le fonds norvégien. Nous avons échangé avec tous ces fonds pour comprendre leur mode de fonctionnement et on se rend compte que chaque pays a une spécificité. Si l’on prend le cas du Kazakhstan, l’ensemble des recettes du pétrole sont versées au fonds générationnel ; et chaque année, l’Etat fixe le montant que le fonds devra donner au budget, avec un maximum de 3%. Dans d’autres pays, il y a des montants fixes qui sont alloués au fonds chaque année et donc le fonds d’investissement ne reverse jamais au budget de l’Etat. Ce qui est constant, c’est qu’il y a un gestionnaire, comme le Fonsis, qui gère le fonds générationnel. Il n’y a pas d’interdépendance en termes de flux, mais il y a une interdépendance en termes de vision, d’exécution et de compétences mutualisées entre le fonds générationnel et le fonds stratégique. Et donc, ce que nous allons faire dans les mois qui viennent, c’est continuer les échanges avec les partenaires internationaux pour trouver le modèle de gestion qui correspond aux besoins du Sénégal.

L’objectif, c’est de préserver une partie des ressources tirées du pétrole et du gaz pour les générations futures. La loi sur la répartition des revenus du pétrole et du gaz en gestation va répartir les recettes du pétrole entre ce qui ira dans le budget, dans la gestion de la fluctuation des cours (fonds de stabilisation) et la part des ressources pour les générations futures. Cette dernière part va être donnée au fonds générationnel qui sera chargé de préserver cet argent, en l’investissant de manière rentable et sûre – pour avoir au moins une rentabilité égale à l’inflation. Ce seront des investissements (actions ou obligations) rentables à coup sûr, mais sur le très long terme. Par exemple, si demain au Sénégal, on doit investir dans une infrastructure rentable, mais dont la rentabilité est sur quarante ans, ce fonds pourra investir dans ce type d’infrastructure. Mais il est hors de question pour le fonds générationnel d’aller investir dans des projets très rentables, mais à court terme, parce que qui dit rentabilité élevée, dit risque élevé. Autrement dit, le fonds va miser sur l’argent patient, avec une petite rentabilité, mais sûre.

Quelle est la philosophie derrière ? C’est d’éviter la maladie hollandaise ?

Disons qu’il y a deux volets. D’abord, le fait d’avoir un fonds générationnel, de mettre une partie des recettes du pétrole et du gaz dans ce fonds, de « se priver » ponctuellement de ces revenus, va forcément nous obliger à diminuer notre dépendance vis-à-vis de ces recettes. Ensuite, lorsqu’on parle du pétrole et du gaz, le ministre l’a souligné, c’est que le gaz est une opportunité de transformation de notre économie, avec la disponibilité d’une énergie abondante et moins chère. Cela veut dire que nous pourrons avoir des industries de transformation sidérurgique, de construction navale, des data center, etc. Et donc, ce faisant, nous réduisons notre dépendance vis-à-vis du pétrole et du gaz, parce que nous aurons développé déjà un savoir-faire.

Et pour ce qui est du Fonds pour les énergies renouvelables ?

Sur la partie économie verte, le Sénégal travaille pour avoir une accréditation au fonds vert climat. A côté de cela, nous avons commencé, il y a quelques années, la mise en place d’un fonds dédié aux énergies renouvelables et à l’efficience électrique dont l’objectif c’est de lever 50 millions de dollars pour investir dans des projets sur les énergies renouvelables et l’efficience électrique.

Quelle est la situation du portefeuille du Fonsis ?

A ce jour, en termes d’engagements et d’investissements, nous avons 30 milliards FCfa dont 5 milliards déjà décaissés et nous avons 14 entités opérationnelles sous forme de filiales ou de participations dans des entreprises dans tous les secteurs (énergie, santé, tourisme, l’immobilier, industrie…).

Et en termes d’effet de levier ?

On est à un levier de 15. Cela veut dire que chaque franc du Fonsis a amené 15 francs d’investissements privés, soit au total 450 milliards de FCfa (15x30 milliards). Ce qu’il faut aussi souligner, c’est qu’en tant que fonds stratégique, en dehors d’amener de l’argent privé, nous travaillons aussi sur ce qu’on appelle de l’espace budgétaire. En gros, c’est de faire en sorte que des projets qui auraient dû être financés par l’Etat ne soient pas supportés par le budget. Par exemple, une de nos filiales, Jambar Immo, va construire environ 300 logements pour l’armée financés par la location des bureaux que nous construisons.

En plus d’être le bras privé de l’Etat, le Fonsis sert-il de laboratoire aux réformes du secteur public ?

Le Fonsis en lui-même est une réforme de l’Etat, parce que créer un instrument public, mais qui agit comme un privé et a un rôle d’investissement, c’est déjà en faire un laboratoire. Maintenant, nous avons trois types d’interventions : le co-investissement, le fait d’être un développeur et la restructuration d’entreprises ou d’actifs de l’Etat. Dans le cadre de notre rôle de co-investisseur ou de développeur, nous avons été appelé à buter sur des difficultés qui demandaient une réforme et en tant qu’instrument d’investissement appartenant à l’Etat, nous avons pu travailler avec l’administration pour faire des réformes qui ont permis l’arrivée massive de privés dans le secteur. Lorsqu’on mettait en place Teranga Capital, il a fallu créer une nouvelle législation. Pour la première centrale solaire Senergy, les contrats d’achat d’énergie qu’on avait étaient plus adaptés aux centrales thermiques où il y a un moins d’investissement mais beaucoup de charges opérationnelles dues à l’achat de fuel, alors que les centrales solaires, c’est beaucoup d’investissements au départ et moins de charges opérationnelles. Donc il fallait changer le contrat d’achat. Bref, le Fonsis est un catalyseur qui, dans son activité quotidienne détecte, en tant qu’acteur, les points durs et propose des solutions à l’Etat du Sénégal.

Tout n’est pas rose quant même. Qu’est-ce que vous avez moins bien réussi ces cinq dernières années ?

Dans les entreprises on parle d’amélioration continue. Nous avons énormément appris sur ce qu’il ne faut pas faire. Ce que nous avons moins bien réussi, c’est la communication, expliquer nos mécanismes d’intervention. Je crois aussi qu’il y a certains projets qui auraient pu être accélérés, notamment pour la levée des ressources. Mais de façon globale, nous avons fait de grands pas. Rien que le fait de développer la culture du capital investissement, une nouveauté au Sénégal, est une très grande réussite.